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Faut-il forcément aimer ses parents ? Oser questionner le mythe de l’amour filial inconditionnel

Par Sarah Hellec |

Dire qu’on n’aime pas ses parents, ou qu’on ne les aime “pas comme il faudrait”, reste l’un des plus grands tabous émotionnels.

Faut-il forcément aimer ses parents ? Oser questionner le mythe de l’amour filial inconditionnel

Dans une société où la famille est considérée comme sacrée, où l’on répète “on n’a qu’une mère”, où l’amour filial est supposé instinctif, les personnes qui ressentent de l’ambivalence, de la distance, voire de l’indifférence, se retrouvent vite avec une honte difficile à exprimer. Et pourtant : l’amour n’est pas automatique. Pas même celui-là. Ce que beaucoup vivent intérieurement – la confusion, la culpabilité, le malaise – mérite d’être mis en mots.

Pourquoi on nous dit qu’il faut aimer ses parents ?

La norme culturelle et morale

Depuis toujours, l’amour filial est présenté comme la base indiscutable de l’ordre familial. On nous enseigne que l’on doit honorer ses parents, leur être reconnaissant, les aimer “quoi qu’il arrive”. Dans ce registre, la société valorise surtout le devoir : on aime parce qu’on doit aimer, pas nécessairement parce qu’on en a reçu la capacité.

Le mythe de la famille parfaite

La famille idéale continue de flotter dans l’imaginaire collectif. Elle sourit sur les photos, se soutient, se protège. Dans ce récit, dire qu’on se sent distant ou blessé par ses parents semble ingrat, voire immoral. Beaucoup finissent par confondre gratitude et amour. Oui, on peut remercier des parents pour ce qu’ils ont donné… sans pour autant sentir un amour profond.

Ce que dit la psychologie

En réalité, l’amour n’est pas un devoir mais une conséquence : il naît quand un enfant a reçu suffisamment de sécurité, de reconnaissance et de constance. Quand ces ingrédients manquent, le lien affectif peut se construire autrement — ou ne pas se construire du tout. Rien d’anormal. Rien de honteux.

Quand l’amour n’est pas là : ce que l’on ressent vraiment

Ambivalence, distance, colère…

Ne pas ressentir un amour évident pour ses parents ne veut pas dire “ne rien ressentir”. Pour certains, c’est une ambivalence compliquée : aimer et leur en vouloir en même temps. Pour d’autres, c’est une indifférence émotionnelle, comme si le lien était sans chaleur. Et pour d’autres encore, c’est une colère brute, une rancœur qui ne s’apaise pas.

La culpabilité, le poids le plus lourd

Le problème n’est pas toujours ce que l’on ressent, mais ce que l’on croit devoir ressentir. Beaucoup vivent paralysés par la culpabilité : “Je devrais aimer plus.”, “Je suis ingrate.” Et la culpabilité devient une seconde peau, au point d’étouffer la possibilité d’être honnête avec soi.

Un décalage intime méconnu

Ce qui aggrave tout : le décalage entre le discours social (“toutes les mères aiment leurs enfants” ; “rien n’est plus fort que le lien familial”) et la réalité intérieure. Résultat : on se croit anormal, alors que l’ambivalence familiale est bien plus fréquente qu’on ne le pense.

Quand l’amour filial ne se développe pas

Parfois, la source est simplement là : des parents peu présents émotionnellement, absorbés par leurs propres difficultés, incapables d’offrir l’écoute ou la sécurité nécessaires. L’enfant apprend à fonctionner seul, à se durcir. Plus tard, l’affection ne circule pas naturellement.

Autre cas possible : un environnement toxique ou instable, entre critiques, jugements, dévalorisation, comparaison constante, conflits… Il est extrêmement difficile d’aimer un parent qui a fait du foyer un espace d’insécurité. On peut éprouver de la compassion pour son histoire, mais compassion n’est pas amour.

Enfin, là où il y a violence, négligence, abandon, humiliation, l’amour n’a pas pu se développer normalement. Ce n’est pas une incapacité émotionnelle : c’est un mécanisme de survie.

Et parfois, ce n’est pas non plus un drame, juste un décalage : personnalités incompatibles, visions du monde opposées, façon très différente d’être en lien. Aucun tort : une simple absence de connexion profonde.

Redéfinir l’amour : et si on avait le droit d’aimer différemment ?

L’amour n’est pas une obligation : on peut respecter sans aimer. On peut maintenir un lien sans le ressentir intensément. On peut choisir la distance sans être un monstre.

L’amour peut être “à distance” : il existe des formes d’amour prudentes, parfois presque abstraites, nourries de bienveillance mais pas de proximité émotionnelle. L’amour n’est pas une dette : on n’aime pas un parent parce qu’il “a fait des sacrifices”. Puis l’amour n’est pas une récompense pour services rendus, c’est un sentiment, pas une facture affective.

Chacun aime à sa manière : l’amour familial n’a pas une seule forme. Il peut être tiède, complexe, intermittent — et rester valide.

Les conséquences : vivre avec un lien familial fragile

La charge émotionnelle

Ressentir autre chose que de l’amour crée une tension permanente : on tente de se protéger tout en cherchant à correspondre aux attentes.

L’impact sur les relations futures

On peut devenir hypersensible au rejet, méfiante, perfectionniste. Ou, au contraire, éviter les liens trop intenses. Ces mouvements sont normaux, et peuvent se travailler.

Le besoin de réparation

Quand on a manqué de sécurité enfant, on peut surinvestir les relations d’adulte ou attendre d’un partenaire ce que l’on n’a jamais reçu. Rien d’anormal : c’est un mécanisme d’attachement.

Se libérer de l’injonction : redevenir libre d’aimer (ou pas)

Se poser les questions essentielles :

  • Qu’est-ce que moi, je ressens ?
  • Qu’est-ce qui vient de ma famille ?
  • Qu’est-ce qui vient de la société ?

Distinguer ces couches, c’est déjà retrouver de l’espace intérieur. Tout comme accepter son histoire émotionnelle : on ne choisit pas la famille dans laquelle on naît. On choisit en revanche ce qu’on en fait ensuite. Reconnaître sa blessure, son manque ou sa distance, c’est sortir de la honte. Et quand le lien abîme, on s’impose des limites. Espacer les contacts, filtrer les sujets, poser un cadre clair… Tout pour protéger son intégrité psychique. Lorsque l’on a réussi à identifier ce que l’on ressent vraiment, on peut se construire sa propre famille. Amitiés, mentors, partenaires, communautés : l’affection peut venir d’ailleurs. La famille choisie permet souvent de réparer ce qui a manqué.

Couper les liens : quand est-ce légitime ?

Rompre le lien parental n’est pas un caprice. Quand le contact devient destructeur, dangereux, traumatisant ou déstabilisant, s’éloigner peut être un acte de survie. Ce choix doit être réfléchi, accompagné, mesuré. Mais il n’est pas interdit. Il n’est pas honteux, ni immoral.

Et si aimer ses parents n’était pas une obligation?

L’amour parental n’est pas un réflexe, ni un devoir, ni une norme universelle. C’est une rencontre affective qui dépend de la sécurité, de la reconnaissance, de l’histoire commune. Ceux qui ne ressentent pas cet amour ne sont pas brisés, ingrats ni “anormaux”. Ils portent simplement une histoire différente. On ne peut pas forcer l’amour, mais on peut se libérer de la honte : aimer ses parents peut être un choix, pas une injonction.

5 signes que vous n’êtes pas obligée d’aimer vos parents

  1. Vous ressentez surtout de la culpabilité, mais pas de lien authentique. La culpabilité n’est pas un sentiment d’amour : c’est une pression.
  2. Vous vous forcez à maintenir la relation par devoir, pas par envie. Le “je dois” ne doit pas être associé au “je veux”.
  3. Vous vous sentez moins vous-même en leur présence. Si vous devez jouer un rôle pour être tolérée, le lien n’est pas nourrissant.
  4. Le contact vous épuise émotionnellement : une relation saine ne devrait pas éteindre votre énergie.
  5. Vous vous sentez plus en sécurité loin d’eux que près d’eux. La sécurité émotionnelle est le fondement de tout attachement. Sans elle, l’amour ne peut pas se construire.