Quand le pardon devient une nouvelle performance
Le discours du développement personnel a fait du pardon un passage obligé vers la guérison. Pardonner, ce serait se libérer du poids du passé, tourner la page, avancer enfin. Une belle promesse, sauf qu’elle vient avec son lot de culpabilité. Si vous n’arrivez pas à pardonner, c’est que vous vous accrochez à votre rancœur, que vous choisissez de rester dans la souffrance, que vous êtes prisonnière de votre ressentiment. Bref, si vous souffrez encore, c’est un peu de votre faute.
Cette injonction au pardon crée une confusion dangereuse entre pardon et guérison. Comme si l’un ne pouvait pas exister sans l’autre. Comme si la seule façon de se reconstruire après une trahison, une violence, un abandon, c’était d’absoudre la personne qui nous a blessée. Mais certaines blessures ne demandent pas le pardon. Elles demandent la reconnaissance de la douleur, la validation de la colère, le droit de dire « ce qui m’est arrivé était injuste, et je ne suis pas obligée d’en faire cadeau à celui ou celle qui m’a fait mal ».
La colère, le ressentiment, la rage même, peuvent être des émotions parfaitement légitimes et même salvatrices face à certains actes. Elles marquent nos limites, elles disent « ce n’était pas acceptable ». Les étouffer au nom d’un pardon forcé, c’est parfois se faire violence une deuxième fois.
Pardonner n’est pas oublier (ni minimiser)
Première chose à clarifier : pardon et réconciliation, ce n’est pas la même chose. On peut pardonner sans revoir la personne, sans renouer le contact, sans lui redonner une place dans notre vie. Pardonner, si on choisit de le faire, c’est un processus intérieur. La réconciliation, elle, implique l’autre et n’est absolument pas obligatoire.
Deuxième point crucial : le pardon n’est pas une amnésie. Pardonner ne veut pas dire oublier ce qui s’est passé, faire comme si de rien n’était, minimiser la gravité des faits. « Allez, c’est du passé, tu devrais passer à autre chose. » Non. Vous pouvez parfaitement vous souvenir, garder cette mémoire comme une protection, comme un enseignement, sans pour autant rester bloquée dans le ressentiment.
Pardonner ne signifie pas non plus décréter que « ce n’était pas si grave ». Si quelqu’un vous a trahie, abandonnée, manipulée, blessée, c’était grave. Point. Le pardon ne vient pas effacer la réalité de ce qui vous est arrivé. Il ne rend pas l’acte acceptable ou excusable.
On peut parfaitement avancer dans sa vie, se reconstruire, retrouver la paix, sans jamais absoudre l’autre. La guérison ne passe pas forcément par l’absolution de celui ou celle qui nous a fait du mal. Elle passe par notre propre reconstruction, avec ou sans pardon.
Les autres chemins de la reconstruction
Voici une vérité qu’on entend trop peu : on peut avancer sans pardonner. Il existe d’autres chemins vers la paix intérieure, des chemins qui ne passent pas par l’absolution de l’autre.
Accepter ce qui s’est passé, ce n’est pas la même chose que pardonner. Accepter, c’est reconnaître la réalité des faits, cesser de se battre contre ce qui a eu lieu, intégrer cette expérience dans son histoire sans qu’elle nous définisse entièrement. On peut accepter qu’une chose horrible nous soit arrivée sans pour autant pardonner à la personne qui l’a causée.
Lâcher prise sur la rancœur, ce n’est pas non plus forcément pardonner. C’est décider que cette personne ne mérite plus votre énergie mentale, que vous ne voulez plus porter ce poids. Vous pouvez déposer ce fardeau sans pour autant offrir votre pardon. La nuance est importante.
Se reconstruire en gardant sa colère, c’est aussi une option légitime. Une colère saine, qui pose des limites claires, qui dit « plus jamais ça », qui nous protège. Cette colère-là n’est pas toxique, elle est structurante. Elle nous rappelle que nous valons mieux que le traitement qu’on nous a infligé.
Protéger ses limites et couper les ponts, c’est parfois le chemin le plus sain. Pas de pardon, pas de réconciliation, juste une porte fermée et verrouillée. Et c’est ok. Vous n’avez pas à maintenir des relations toxiques au nom du pardon ou de la famille ou de l’histoire commune.
Des milliers de personnes avancent, s’épanouissent, trouvent la paix sans jamais avoir pardonné. Elles ont choisi d’autres routes : la thérapie, le temps, l’acceptation, la reconstruction, l’éloignement. Leur guérison n’est pas moins valable que celle qui passe par le pardon.
À lire aussi
Si vous voulez pardonner, faites-le pour vous
Attention, on ne dit pas que le pardon est toujours une mauvaise idée. Pour certaines personnes, dans certaines situations, pardonner peut être libérateur. Mais — et c’est un grand mais — le pardon doit rester un choix personnel, jamais une obligation morale.
Si vous choisissez de pardonner, faites-le pour vous, pas pour l’autre. Pas pour « être une bonne personne », pas parce qu’on vous dit que c’est ce que vous devriez faire, pas pour soulager la culpabilité de celui ou celle qui vous a blessée.
Le pardon qui allège, c’est celui qui vient naturellement, sans forçage, quand vous sentez que cette colère ne vous sert plus, que vous êtes prête à déposer ce poids.
Il n’y a pas de calendrier, pas de deadline. Le pardon peut venir dans six mois, dans dix ans, ou jamais. Et les trois options sont valables. Mais comprenez bien une chose : ce n’est pas une étape obligatoire pour tout le monde. Certaines personnes guérissent sans jamais pardonner.
Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de guérir, tant que vous avancez vers plus de paix et moins de souffrance. Pardonner ou ne pas pardonner, ce n’est pas la question. La vraie question, c’est : qu’est-ce qui vous permet, à vous, de vous sentir mieux ? Qu’est-ce qui vous rend votre pouvoir ? Vous n’êtes pas obligée de pardonner pour mériter la paix. Vous la méritez de toute façon.