On parle sans cesse de libération sexuelle, de plaisir féminin, d’écoute de soi. Pourtant, beaucoup de femmes avouent avoir déjà couché avec des hommes… sans en avoir envie. Une expérience souvent banalisée, mais profondément déroutante. Alors pourquoi dit-on “oui” quand tout notre corps voudrait plutôt dire “non” ? Pour tenter d’y voir plus clair, nous avons échangé avec Lucie Groussin, sexologue et thérapeute féministe, qui nous aide à comprendre ce qui se joue derrière ces rapports sans désir.
Derrière le “oui” : la pression d’être désirée
Pour Lucie Groussin, la première chose à distinguer, c’est le consentement. “Il faut différencier le sexe consenti du sexe sans accord des désirs, qui est déjà une forme de violence sexuelle, même si elle n’est pas reconnue comme telle.”
Dans ce cadre du sexe consenti, mais sans désir, la sexologue parle “d’auto-contrainte sexuelle.” Autrement dit, beaucoup de femmes “acceptent” sans être contraintes, mais sans réel élan non plus. Derrière ce “oui”, il y a souvent le poids du désir masculin perçu comme prioritaire. “Beaucoup ont intégré le stéréotype selon lequel les hommes auraient davantage de besoins sexuels, ce qui est totalement faux !”, poursuit-elle. “Derrière cette idée reçue, on retrouve un mélange de représentation culturelle, d’éducation et de fausses croyances biologiques. Les femmes se disent que s’ils ne sont pas assez satisfaits, ils vont être en manque de sexe, et aller voir ailleurs.”
Le conditionnement culturel : quand le sexe devient un devoir
Dans le couple hétéro, ce phénomène est particulièrement visible. “Le sexe sans désir se joue surtout dans la conjugalité hétéronormée du quotidien, beaucoup moins dans les rencontres ponctuelles.” Certaines femmes se sentent redevables envers leur partenaire, comme si la sexualité faisait partie du contrat amoureux.
Ce réflexe est alimenté par des représentations culturelles et éducatives anciennes, où le plaisir féminin reste secondaire. Et puis, il y a les fameux “scripts sexuels”, comme nous l’explique la sexologue : ces scénarios intériorisés où un verre, un baiser ou un rendez-vous semblent forcément devoir aboutir à quelque chose. “Parfois, on n’a plus envie une fois chez la personne, mais on se dit que c’est trop tard pour reculer. Ces situations, fréquentes, sont pourtant graves”, alerte Lucie Groussin.
Ce que dit la psychologie : dissociation et perte de repères
Ces expériences laissent souvent une impression de décalage : le corps agit, mais l’esprit se détache. Cette dissociation émotionnelle permet de “tenir”, mais elle peut à long terme fragiliser la relation à soi. Certaines femmes expliquent qu’elles ont “fait l’amour” sans même s’en souvenir clairement, comme si elles n’étaient pas présentes. Le besoin d’être validée — d’être “celle qu’on désire” — prend parfois le dessus sur l’envie réelle. C’est un mécanisme d’adaptation, mais aussi une façon d’éviter le conflit, la déception ou le rejet.
Réapprendre à s’écouter
Comment se reconnecter à son vrai désir ? Lucie Groussin insiste : “C’est un travail qu’on fait beaucoup en consultation, et ce n’est pas si évident. Beaucoup de femmes ont du mal à dire ce qu’elles aiment ou n’aiment pas.” Avant même de poser ses limites, il faut donc savoir ce qui nous plaît, ce qui nous excite, ce qui nous freine.
La sexologue recommande notamment un exercice inspiré de Denise Medico sur les 7 dimensions de l’érotisme : identifier ses “turn-on” (ce qui stimule) et ses “turn-off” (ce qui bloque). Une manière concrète d’explorer son rapport au plaisir, sans culpabilité ni performance.
Retrouver le droit de ne pas vouloir
Le désir ne se décrète pas : il s’écoute, se respecte et se cultive. Cela passe par la communication avec son partenaire, mais aussi par la reconnexion à son corps : se demander ce qu’on ressent, ce qu’on veut vraiment. Ce n’est pas un signe de froideur, mais de lucidité.
Le sexe sans désir n’est pas une fatalité, mais un signal d’alerte intime : il rappelle combien le corps féminin a été socialement conditionné à plaire avant de ressentir. Se libérer, c’est oser poser des mots, parler à ses amis, à son ou sa partenaire, ou consulter un·e professionnel·le. Parce qu’en matière de sexualité, réapprendre à dire non, c’est aussi redonner du sens au oui.
Merci à Lucie Groussin (@sexologue_feministe), sexologue et thérapeute de couple, pour son regard bienveillant et ses conseils décomplexants sur les relations amoureuses. luciegroussin.com