Abstinence Alcool Pression sociale Société

Pourquoi le Dry January met mal à l’aise les autres ?

Par Sarah Hellec |

Il suffit parfois de refuser un verre de vin pour sentir un léger flottement autour de la table. Un silence. Une blague un peu lourde. “Même pas un petit verre ?” Le Dry January, pourtant décision personnelle et temporaire, déclenche souvent des réactions disproportionnées. Comme si ne pas boire mettait les autres face à quelque chose d’inconfortable. Mais quoi, exactement ?

Pourquoi le Dry January met mal à l’aise les autres ?

L’alcool, cette norme sociale invisible

Dans notre culture, l’alcool est partout. Il marque la détente, célèbre les moments heureux, accompagne les retrouvailles et ponctue les transitions : on boit pour fêter, pour oublier, pour décompresser. Boire n’est pas seulement un geste, c’est un langage social. Refuser un verre, c’est donc sortir du script. Sans rien dire, la personne qui fait le Dry January rompt une norme tacite : celle qui veut que l’alcool fasse partie du décor.

Ce décalage suffit à créer un malaise. Non pas parce que l’abstinence est choquante en soi, mais parce qu’elle rappelle que cette habitude collective n’est pas aussi neutre qu’on aime le croire.

L’effet miroir : ce que son propre choix renvoie à celui des autres

Faire le Dry January, ce n’est pas donner une leçon. Et pourtant, certains le vivent comme tel. Pourquoi ? Parce qu’un choix différent agit souvent comme un miroir. Il renvoie, malgré lui, à des questions que l’on évite soigneusement : « Est-ce que je bois trop ? », « Est-ce que j’en ai besoin pour me détendre ? », « Est-ce que je saurais m’amuser sans alcool ? »

Ce malaise ne vient pas de la personne qui ne boit pas, mais de ce que son choix réveille chez les autres. Pour apaiser cette dissonance, les réactions sont classiques : ironie, banalisation, insistance. Comme si convaincre l’autre de boire permettait de se rassurer soi-même.

Dire non, ou le fantasme du jugement

Dans l’imaginaire collectif, refuser un verre est souvent interprété comme un jugement implicite. Même lorsque ce n’est absolument pas le cas. Il y a une confusion fréquente entre « je fais ce choix pour moi » et « je pense que ton choix est mauvais ».

Résultat : les défenses montent. On se justifie avant même d’être attaqué. On projette…. Ou on se sent observé. Alors que la plupart des personnes en Dry January n’ont qu’une envie : qu’on les laisse tranquilles avec leur eau pétillante.

L’alcool comme béquille émotionnelle collective

L’alcool joue aussi un rôle de régulateur émotionnel. Il autorise le lâcher-prise, atténue la gêne, désinhibe. Sans lui, certaines peurs apparaissent : s’ennuyer, se sentir à côté, devoir affronter ses émotions sans filtre. La présence d’une personne sobre vient rappeler, parfois brutalement, que l’on peut être là, pleinement, sans anesthésie. Ce rappel dérange. Parce qu’il suggère que l’alcool n’est pas toujours indispensable à la convivialité. Et cette idée-là est beaucoup plus inconfortable qu’un simple refus de cocktail.

Une pression sociale encore plus forte pour les femmes

Pour les femmes, le Dry January peut être encore plus chargé. On attend souvent d’elles qu’elles soient « cool », adaptables, pas trop compliquées. Dire non, poser une limite claire, peut être perçu comme rigide ou rabat-joie. S’ajoute à cela une charge mentale supplémentaire : devoir expliquer, rassurer, minimiser son choix pour ne froisser personne. Refuser un verre devient alors comme un petit acte de résistance, profondément personnel.

Rester alignée sans devenir porte-drapeau

Bonne nouvelle : faire le Dry January n’oblige pas à se justifier, ni à convaincre, ni à endosser le rôle de porte-parole de la sobriété. Un simple « non merci » suffit. Le malaise qui suit appartient aux autres, pas à celle ou celui qui pose une limite.

Il est possible de rester ferme sans être rigide, discrète sans s’excuser. Et surtout, de se rappeler que le confort collectif ne doit pas passer avant son propre alignement.

Si le Dry January met mal à l’aise, ce n’est pas parce qu’il prive, moralise ou culpabilise. C’est parce qu’il éclaire, l’espace d’un mois, notre rapport collectif à l’alcool, au plaisir, à la norme et au lâcher-prise.